Déchets organiques à Dakar : transformer une charge en ressource, à quelles conditions ?
Par Abdoulaye DJIM, ingénieur électromécanicien, Chef du Département Sites et Infrastructures à la SONAGED SA
Chaque jour, la région de Dakar génère plusieurs milliers de tonnes de déchets solides, dont une part importante est constituée de matières organiques : résidus de marchés, restes alimentaires issus des hôtels et restaurants, déchets d’abattoirs, déchets verts ou encore biodéchets des ménages.
Aujourd’hui, l’essentiel de ces flux suit encore un schéma relativement linéaire : collecter, transporter et enfouir. Ce modèle représente un coût économique, logistique et environnemental croissant. Pourtant, une grande partie de cette matière pourrait être transformée en compost, biogaz, énergie ou autres produits valorisables.
Le potentiel est donc réel. Mais passer du déchet à la ressource suppose de réunir plusieurs conditions : mieux connaître les gisements, organiser le tri à la source, sécuriser les débouchés, adapter les technologies, créer un cadre réglementaire favorable et bâtir des modèles économiques viables.
Un gisement considérable, mais encore insuffisamment caractérisé
La région de Dakar compte environ 4,15 millions d’habitants, soit près du quart de la population nationale. La SONAGED y collecte quotidiennement entre 3 500 et 4 000 tonnes de déchets, avec des pointes pouvant atteindre 4 500 tonnes lors de certaines périodes de forte production, notamment à l’occasion de grandes fêtes comme la Tabaski.
La fraction organique de ces déchets est importante, mais sa proportion varie considérablement selon l’origine des flux. Elle peut être relativement modérée dans certains déchets ménagers mélangés et dépasser 50 % dans certains flux issus des marchés.
Une étude réalisée dans le cadre du programme C40 estime par ailleurs à environ 160 tonnes par jour les déchets organiques générés à Dakar par certains établissements non résidentiels, notamment les marchés, hôtels, établissements scolaires et structures de santé.
C’est là un premier défi : nous disposons d’un gisement considérable, mais sa connaissance reste encore insuffisamment précise et actualisée.
Or, on ne dimensionne pas correctement une unité de compostage ou de méthanisation sur la base d’estimations générales. Il faut connaître les quantités réellement disponibles, leur saisonnalité, leur composition, leur humidité, leur niveau de contamination, leur localisation et leur régularité.
La donnée sur le déchet doit donc devenir une infrastructure à part entière de la politique de valorisation.
Mbeubeuss : les limites d’un modèle essentiellement fondé sur l’enfouissement
Le site de Mbeubeuss constitue l’illustration historique des limites d’un système dans lequel l’essentiel des déchets produits dans l’agglomération dakaroise converge vers un même exutoire.
Ouvert à la fin des années 1960, le site s’étend sur plus d’une centaine d’hectares et a reçu, au fil des décennies, plusieurs dizaines de millions de tonnes de déchets. Il constitue également un espace économique pour de nombreux acteurs de la récupération et de la valorisation informelles.
Sa réhabilitation, engagée notamment dans le cadre du PROMOGED, traduit une évolution indispensable de notre manière d’aborder la gestion des déchets.
La présence massive de matières organiques dans les déchets enfouis constitue en effet un double enjeu environnemental. Leur dégradation contribue à la production de lixiviats, susceptibles d’affecter les sols et les eaux en l’absence de dispositifs de maîtrise adaptés, mais également à la génération de méthane, un puissant gaz à effet de serre.
Selon les travaux conduits dans le cadre du programme C40, la valorisation d’une partie significative des biodéchets des marchés pourrait contribuer de manière substantielle à la réduction des émissions de méthane du secteur des déchets à Dakar.
Le constat est donc simple : nous mobilisons des moyens importants pour collecter, transporter et enfouir une matière dont une partie possède pourtant une valeur agronomique ou énergétique.
L’enjeu est désormais d’inverser progressivement cette logique.
Pourquoi la valorisation des déchets organiques ne se développe-t-elle pas plus rapidement ?
Sur le papier, transformer des déchets organiques en compost ou en biogaz paraît relativement simple. Dans la pratique, plusieurs contraintes techniques, économiques, institutionnelles et sociales doivent être levées simultanément.
- Généraliser progressivement le tri à la source
La qualité du produit final dépend d’abord de celle de la matière entrante.
Des biodéchets fortement mélangés avec des plastiques, du verre, des métaux ou d’autres contaminants nécessitent des opérations supplémentaires de tri et peuvent compromettre la qualité du compost produit.
Sans séparation à la source ou, au minimum, sans maîtrise de la qualité des intrants, aucune filière de valorisation organique ne peut être durablement performante.
Il serait cependant difficile d’imposer immédiatement le tri généralisé à l’ensemble des ménages. Une approche progressive est plus réaliste, en commençant par les grands producteurs et les flux les plus facilement captables.
- Construire un référentiel de qualité pour le compost
Le développement d’une véritable filière nécessite également un cadre clair permettant de garantir la qualité des produits issus du traitement.
Un agriculteur doit pouvoir connaître les caractéristiques du compost qu’il achète : teneur en matière organique et en éléments fertilisants, stabilité, maturité, présence éventuelle de métaux lourds, contaminants physiques ou agents pathogènes.
À défaut d’un référentiel national suffisamment structuré et largement appliqué, il est possible de s’inspirer des standards internationaux existants. Mais, à terme, le Sénégal gagnerait à disposer d’un cadre normatif et d’un dispositif de contrôle adaptés aux réalités nationales.
Car sans qualité démontrée, il n’y aura pas de confiance ; et sans confiance, il n’y aura pas de marché durable.
- Construire un modèle économique sur toute la chaîne de valeur
La principale difficulté n’est pas nécessairement de produire du compost. Elle est de produire, transporter et commercialiser un compost de qualité à un coût compatible avec le marché.
Le prix payé par l’agriculteur ne couvre pas toujours, à lui seul, les coûts liés à la collecte séparée, au transport, au traitement et au contrôle qualité.
Il faut donc raisonner sur l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis le producteur du biodéchet jusqu’à l’utilisateur final.
Cela suppose notamment d’intégrer les économies réalisées sur le transport et l’enfouissement, les recettes liées à la vente des produits valorisés, les éventuels mécanismes carbone, les bénéfices environnementaux ainsi que les effets positifs sur la fertilité des sols.
Le modèle économique d’une filière organique ne peut donc pas reposer uniquement sur le prix de vente du compost.
- Faire de l’acceptabilité sociale une composante du projet
Une installation de traitement des déchets, même moderne, suscite souvent des inquiétudes : odeurs, circulation des camions, nuisances, risques sanitaires ou dépréciation du foncier.
Ces préoccupations doivent être prises en compte dès la conception du projet.
La concertation avec les populations, les collectivités territoriales et les acteurs économiques locaux ne doit pas intervenir lorsque le projet est déjà arrêté. Elle doit commencer en amont, au moment du choix du site et de la technologie.
Il faut également prévoir la place des récupérateurs et autres acteurs informels dans les nouveaux modèles. La modernisation du secteur ne doit pas signifier leur exclusion, mais favoriser leur professionnalisation et leur intégration progressive dans les chaînes de valeur formelles.
- Mieux coordonner les initiatives
De nombreux acteurs interviennent déjà dans la valorisation des déchets : État, collectivités territoriales, SONAGED, projets publics, entreprises privées, partenaires techniques et financiers, organisations communautaires ou encore producteurs agricoles.
Des initiatives existent également dans le compostage, la méthanisation, le biogaz et d’autres formes de valorisation.
Le défi n’est donc pas uniquement de créer de nouveaux projets. Il est aussi de mettre en cohérence les initiatives existantes, capitaliser sur les expériences et éviter que chaque projet reparte de zéro.
- Sécuriser le gisement et le foncier
Pour un investisseur, une unité de valorisation représente un engagement sur plusieurs années. Il doit donc disposer de garanties minimales : un volume suffisant de matières, une qualité relativement stable, un foncier sécurisé, des autorisations claires et des débouchés identifiés.
C’est précisément sur ces dimensions qu’un partenariat public-privé bien structuré peut présenter un intérêt.
Le secteur public peut notamment contribuer à sécuriser les flux, faciliter l’accès au foncier, organiser la collecte et créer un cadre réglementaire stable, tandis que le partenaire privé apporte la technologie, les capacités d’investissement, l’exploitation industrielle et l’accès aux marchés.
Commencer par ce qui est immédiatement faisable
Il n’existe pas une technologie unique permettant de traiter tous les déchets organiques de Dakar.
La stratégie doit d’abord consister à cibler les gisements concentrés, relativement homogènes et facilement captables.
Les marchés, hôtels, restaurants, abattoirs, établissements collectifs et certaines agro-industries constituent à cet égard des cibles prioritaires. Ils produisent des volumes significatifs sur des sites identifiés, ce qui facilite la mise en place d’une collecte séparée.
Les ménages pourraient ensuite être intégrés progressivement, à travers des zones pilotes et des dispositifs adaptés aux réalités des différents territoires.
Il faut également appliquer un principe simple : la technologie doit être choisie en fonction du déchet, et non l’inverse.
Le compostage peut être particulièrement pertinent pour certains déchets de marchés, déchets végétaux et résidus organiques adaptés. La méthanisation peut présenter davantage d’intérêt pour des flux humides et fortement biodégradables, notamment certains déchets d’abattoirs ou de l’industrie agroalimentaire.
D’autres fractions peuvent être orientées vers d’autres filières de valorisation.
L’objectif n’est donc pas de trouver une solution universelle, mais de construire un portefeuille cohérent de solutions complémentaires.
Le rôle de la SONAGED : passer progressivement de la gestion des déchets à la gestion des ressources
La loi du 23 mai 2022 portant création de la SONAGED lui confie une responsabilité majeure dans l’organisation et la modernisation de la gestion des déchets solides au Sénégal, avec notamment une orientation vers l’économie circulaire, la coopération avec les collectivités territoriales et une implication accrue du secteur privé.
Dans cette perspective, la SONAGED peut jouer plusieurs rôles déterminants : accompagner les collectivités dans la mise en œuvre de projets pilotes ; apporter son expertise en matière de collecte, de tri, de logistique et d’exploitation ; faciliter la coordination entre acteurs publics et privés ; et surtout organiser progressivement les circuits de collecte séparée indispensables à l’approvisionnement des futures unités de valorisation.
Mais trois fonctions me paraissent devoir être davantage renforcées.
La première est la maîtrise de la donnée. La SONAGED doit disposer d’une connaissance dynamique des quantités, caractéristiques et localisations des différents gisements. Sans données fiables, il est difficile de planifier et presque impossible de sécuriser un investissement industriel.
La deuxième concerne la qualité. Avec les administrations et organismes compétents, elle peut contribuer à la construction d’un référentiel national pour les produits issus de la valorisation organique et accompagner la mise en place des mécanismes de contrôle nécessaires.
La troisième concerne l’investissement privé. Les partenaires doivent disposer d’un cadre lisible : volumes disponibles, durée des contrats, responsabilités, mécanismes de rémunération, foncier, exigences environnementales et indicateurs de performance.
Le principe doit rester simple : chaque acteur doit intervenir là où il apporte le plus de valeur.
Faire émerger un premier projet démonstratif et réplicable
La question n’est donc plus seulement de savoir si les déchets organiques de Dakar peuvent être valorisés. Les technologies existent et de nombreuses expériences internationales, mais aussi plusieurs initiatives nationales, en démontrent la faisabilité.
La véritable question est désormais : où commencer, avec quels déchets, quelle technologie, quels partenaires et quel modèle économique ?
Plutôt que de chercher immédiatement à traiter l’ensemble du gisement dakarois, une approche pragmatique consisterait à mettre en place un premier projet pilote à échelle significative, fondé sur quelques grands producteurs clairement identifiés et un flux organique maîtrisé.
Ce projet devrait être conçu dès le départ pour être mesurable, économiquement évaluable, démonstratif et réplicable.
Il permettrait de tester simultanément la collecte séparée, la qualité des intrants, la technologie de traitement, les coûts logistiques, les débouchés du compost ou du biogaz, l’acceptabilité sociale et les modalités d’un partenariat public-privé.
Car la réussite d’une première opération industrielle crédible peut avoir davantage d’impact que la multiplication de projets pilotes sans débouchés durables.
À terme, l’ambition dépasse largement la seule gestion des déchets.
Il s’agit de passer progressivement d’une économie où nous collectons et transportons des déchets vers un exutoire, à une économie où nous organisons des flux de matières destinés à redevenir des ressources.
C’est à cette condition que les déchets organiques de Dakar pourront contribuer à la régénération des sols, à la production d’énergie renouvelable, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, à la création d’emplois et au développement de nouvelles chaînes de valeur locales.
Le déchet organique ne doit plus être considéré uniquement comme une charge à éliminer. Bien trié, bien caractérisé et orienté vers la bonne filière, il devient une matière première.
C’est cette transition que la SONAGED, aux côtés de l’État, des collectivités territoriales, du secteur privé, des producteurs de déchets, des agriculteurs et des populations, peut contribuer à accélérer.


